Les tarots et moi-2

Dans l’article précédent j’ai raconté comment j’ai découvert les tarot et comment j’ai profité de mes études d’archéologie pour en comprendre le humus qui a donné vie à cet instrument d’introspection. Mais comment ai-je appris à le maîtriser ?

Le secret est très simple : après des années d’exercice et d’étude, j’ai compris que, souvent, il faut juste se fier à l’intuition et se laisser transporter.

Comme pour la harpe, ma carrière de tarologue a débuté non par mon propre vouloir – ou je ne me serais jamais sentie prête- mais par un hasard de la vie qui m’a poussée à l’action.

Venise, 2012: à quatre ans de ma glorieuse maîtrise en archéologie médiévale, je me retrouvais à vivre dans un entrepôt gelé, plus fauchée qu’un chien errant, et accablée de petits boulots aussi romanesques qu’ inefficaces. Parmi lesquels, des commissions diverses ( mais en costume XVIII siècle, s’il vous plaît!) pour une compagnie d’opéra. La paie était minable, mais j’étais récompensée par l’écoute de quatre opéra par semaine, en plus que des tas d’informations qui me rendraient service plus tard dans ma carrière de musicienne: j’apprenais le français, des rudiments d’espagnol, toutes les astuces pour une campagne publicitaire bien réussie, les dynamiques de groupe entre violonistes, sopranos et harpistes, en passant par les violistes, je découvrais toutes les ruelles, tous les hôtels -et les noms de leurs concierges- de Venise, je devinais les bases d’une certaine diplomatie courtisane et j’étais fière de moi et de ma perruque poudrée.

Un jour, Silvia, ma cheffe, une violoniste aux allures félines, à l’âme philosophique et à l’attitude corsaire, m’appela en urgence pour m’envoyer dans une fête de richards étrangers au fabuleux palais Pisani Moretta.

« L’actrice est malade, spécifia-t-elle, il faut la remplacer dans un rôle de diseuse de bonne aventure ».

Moi, en tombant des nuages « mais je ne suis pas actrice, quand-même… »

« Mais tu sais tirer les cartes. Amène ton jeu, met tes boucles d’oreilles et tes jupons et sois à l’heure. » et elle raccrocha.

D’accord. J’étais habituée à remplacer des Pierres des Pauls et des Jacques à la dernière minute, donc, sans trop de réflexion je choisis ma plus monumentale paire de boucles d’oreilles, j ‘enfilai trois jupes superposées – j’étais célèbre pour cette petite manie- et je n’eus

pas besoin de me déguiser, tant mon appartenance à la race des cartomanciennes est évidente.

Le palais était caché dans une impasse sombre, un portier mystérieux m’ouvrit le portail, me conduisit par des escaliers de service vers un palier en marbre où trônait une table dorée en forme de soleil : mon royaume pour une nuit.

Les gens commencèrent d’affluer, curieuses. La crème de la société russe, parisienne, transylvaine, allemande et japonaise se mettait sagement en file pour avoir un oracle issu de mes mains chargées de bagues et de logues ongles ( vraies, et apanage de mon instrument, la cláirseach).

La nuit passa en un éclair, et, épuisée, je m’écroulai sous une fontaine à chocolat à quatre heures du matin, avec un tourbillon de lustres de Murano, de portraits de doges et de masques décorés de cristaux Swarowsky imprimés dans les yeux.

L’agent, impressionné, me questionna, avec une intonation de castrat baroque : « Et toi, d’où débarques-tu ? »

« Du palier » dis-je timidement.

« Mais tu n’est pas venue manger ! » se scandalisa-t-il

« j’en ai pas eu le temps » murmurai-je, avant de m’évanouir.

« C’est un triomphe ! » et il m’engagea pour la prochaine fête.

Cette activité aux apparences frivoles me permit de passer l’hiver , qui fut des plus froids, et de découvrir une quantité de palais vénitiens peu ou guère connus. Mon œil d’historienne jouissait, et je tirais les cartes, inlassablement, à la noblesse fêtarde du carnaval.

Ce qui avait fait fureur, évidemment, n’était pas forcément la justesse de mes lectures, mais le fait que, non touchée par le climat mondain qui m’entourait, j’abordais avec sérieux et profondeur les sujets demandés : trahisons, investissements financiers, départs, maladies…

Et ma réputation se répandit au point que je fus obligée de fuir Venise nuitamment l’année d’après, pour échapper aux consultantes obsédées qui me poursuivaient…

et ainsi fut que j’arrivai en Bretagne, terre de toute autre sorte de mystères, de campagnes sévères, de menhirs et… de harpes. An delenn breizh…

Dont vous aurez le récit dans le prochain article.

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