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6 septembre 2022

La clairseach

La cláirseach ou, selon l'orthographe simplifié, clarsach (dans les deux cas, ça se prononce clarshah), est une harpe connue à partir du XI siècle en Irlande et Écosse. Par rapport aux harpes   continentales de la même époque, c'est à dire la harpe romane, gothique et ensuite Renaissance,  elle présente trois différences substantielles: elle est montée avec des cordes en métal, au lieux qu'en boyau, et pour cette raison elle a une structure plus lourde par rapport aux harpes continentales, du moment que les cordes métalliques exercent une traction bien plus forte sur la console. Traditionnellement, ces harpes étaient réalisées à partir d'un tronc de saule, qui était mis à maturer dans la tourbe pour qu'il s'imprègne de silice, et ensuite creusé et non pas assemblé pour créer la caisse harmonique. La troisième différence concerne plutôt le harpiste, dit aussi « harpeur » et dérive toujours du matériel des cordes: pour jouer confortablement des cordes d'acier et en tirer un son plus brillant, il est nécessaire de cultiver ses ongles, pas forcément dans la longueur, mais surtout dans leur dureté.

On parle souvent de la longueur des ongles parce que c'est sur ce détail que se concentra Edward Bunting dans son compte-rendu sur le festival de harpe irlandaise inauguré en juillet 1792 à Belfast par des militants de la culture irlandaise. Son compte rendu est quasiment le seul témoignage d'une tradition longue de siècles mais toujours orale. Il eut le mérite de noter non seulement les noms, l'âge et la provenance de chaque concurrent du concours de harpe, mais aussi de noter les mélodies, les ornementations, la technique que ces harpeurs, pour la plus part aveugles, portaient depuis des générations sans aucun support écrit. 

Vous trouverez les détails et les transcriptions dans l'ouvrage de Simon Chadwick “Fingernail harp technique”, en anglais.

Selon mon expérience personnelle, on peut jouer la cláirseach sans ongles, mais c'est douloureux et le son en sort plutôt éteint. La longueur des ongles n'est pas déterminante, pourvu qu'il en ait suffisamment  pour toucher les cordes entièrement avec l'ongle sans devoir aller chercher les quelques millimètres de kératine disponibles au bout de vos doigts: cela ralentirait considérablement le jeu. Cela peut être une première difficulté du jeu de la cláirseach par rapport à d'autres harpes, mais elle est amplement récompense par la beauté du son et par l'amplitude des vibrations qui enveloppent le “harpeur”. On dit que ces vibrations peuvent avoir des pouvoirs thérapeutiques ou même psychotropes sur des sujets disposés. Si vous en avez des témoignages, je serai heureuse de les lires dans les commentaires. 

Pourtant, quand on utilise la cláirseach pour jouer des mélodies, ces vibrations peuvent donner une impression de confusion, car les accords persistants se superposent et se mélangent. C'est pour ça que l'élément fondamental de la technique des cordes de métal est l'étouffement. On étouffe les vibrations à la fin de chaque accord pour permettre au suivant d'être entendu sans confusion. D'ailleurs, l'arrangement même de l'accompagnement demande une adaptation, ou bien une fidélité au style de l'époque, qui privilégie des notes isolées ou des accords de deux notes aux arpèges élaborés qui se sont répandu dans le jeu de la harpe depuis le Romantisme, mais qui ne sont pas du tout adaptés à la cláirseach.

L'existence de cette harpe nous est connue grâce aux sources iconographiques et archéologiques, mais aussi aux poèmes épiques: dans le continent, le cycle arthurien compte deux personnages harpeurs de taille: Merlin et Tristan. Leurs harpes sont des instruments pour accomplir leur gestes, par exemple Merlin crée le cercle de pierres de Stonehenge simplement en jouant une mélodie magique avec sa harpe, qui fait envoler les pierres nécessaires et les faire ensuite atterrir dans la disposition requise sur la plaine de Salisbury ( ce mythe, avec d'autres noms, est très diffusé en Bretagne, et de là dans toutes les cours médiévales fréquentées par les troubadours, et c'est pour cela que je le cite parmi les sources continentales). Tristan, de son côté, affronta la mort sur mer armé seulement de sa harpe quand, empoisonné par le Morholt, se croyant arrivé à sa fin, prit un bateau sans rame ni voile et se confia à la mer. Selon la légende, ce serait à telle occasion qu'il aurait composé le Lamento di Tristano, l'un des plus anciens et célèbres airs pour harpe médiévales, qui est pourtant... provenant d'un manuscrit italien. 

En Irlande, à jouer des harpes magiques ce sont les dieux mêmes: Dagda et Lugh. Dans le récit mythologique de la deuxième bataille de Mag Tuiread (Cath dédenach Maige Tuired, c'est à dire “ La deuxième bataille du champs des piliers, manuscrit du XVI° siècle, retraçable pourtant à un originel perdu du XI° siècle) Dagda, à qui les Fomores ont volé sa précieuse harpe magique, appelle son instrument en évoquant ses mélodies par leurs noms:

“que vienne daurblada,

que vienne Coir – Cethar- Cuir

bouches d'harpes et soufflets et cornemuses”

En s'entendant appeler par son légitime propriétaire, la harpe se détache de la paroi à laquelle elle avait été accrochée, elle traverse la salle et, en cela faisant, elle décapite neuf Fomores.

J'aime particulièrement ce passage, car il me permet de démentir l'image de fragilité féminine et romantique qui a, dans ces dernières trois siècles, affligé la harpe. Mais non, la harpe était, pour les Irlandais, un instrument à amener à la bataille, et c'est dans cette optique que je cultive mes harpes au caractère à la fois doux et irascible.

Quant à Lugh, toujours dans le récit mythologique de la bataille de Mag Tuiread, il se présenta à Tara, à la cour de l'Ard Righ ( Haut Roi) Nuada, qui admettait seulement des personnes capables en quelque art. Lugh se proclama d'abord charpentier, mais le concierge lui répondit qu'ils avaient déjà Luchtai, que était excellent. Il se dit alors forgeron, et on lui répondit encore qu'ils étaient contents de Colum “aux trois méthodes”. Alors Lugh se présenta comme harpeur, et on lui répondit qu'ils avaient déjà parmi eux Abcan, fils de Bicelmos, de la race des Sidhe.

 Lugh affirma alors que s'il avaient trouvé à cour quelqu'un qui excelle dans les trois arts, il aurait renoncé à se faire admettre à Tara. Ce fut ainsi que Lugh fut admis à la présence de Nuada. Dans le même récit, on parle des trois mélodies magiques que un harpeur devait savoir maîtriser: Goltraighe, la mélodie des pleurs, Geantraighe, la mélodie du rire, et Suantraighe, la mélodie du sommeil. Ceci sont aussi les noms des trois harpeurs employés auprès du roi Fraech.

Nombreux autres références à la harpe se retrouvent dans la mythologie pas seulement celtique, mais aussi d'ailleurs. Je me borne ici à citer la création du kantele ( petite harpe à cordes métalliques de la tradition finlandaise) de la part de l' “Itrépide Väinämöinen, semidieu de la poésie et du chant, qui nous rappelle pour certains aspects l'invention de la lyre de la part d'Apollon ou, dans un contexte non plus mythologique et divin, mais simplement folklorique, la chanson “cruel sister”, où un harpeur trouva la dépouille de la jeune sœur noyée et transformée en cygne, et en fit une harpe qui la vengerait à la cour de son père en accusant la sœur du meurtre commis.

La harpe est en effet lié au royaume des morts, au cygne, qui dans la mythologie celtique est animal psychopompe. Même dans la tradition scandinave le son de la harpe ouvre les portes aux âmes des défunts vers le royaume de Hel (c'est à dire l'Outre-Tombe ordinaire, opposé au Valhalla, destiné seulement aux guerriers morts les armes au poing).

Nous savons en effet que la harpe dite celtique n'est pas la plus ancienne au monde: la harpe est citée dans la Bible ( pensons seulement à la harpe du roi David): nous en connaissons des exemplaires de grande valeur d'époque assyro-babylonienne, ainsi que des statuettes des Cyclades en bronze ou marbre qui représentent des joueurs avec leurs instruments triangulaires posés sur leurs genoux. En Grèce, la harpe existait comme variante plus rare, exotique, de la lyre,( comme on voit dans le cratère à figures rouges que j'ai photographié au Museo Archeologico di Milano). Ce qui nous intéresse de la cláirseach est la série de circonstances historiques qui l'a faite survivre plus ou moins jusqu'à nos jours, avec des manœuvres récentes pour sa sauvegarde. L'Irlande et l'Écosse ont un caractère conservatif et protecteur de leurs traditions, comme il est typique des îles, et la lutte continuelle pour survivre à la colonisation anglaise a exacerbé leur désir de tenir en vie leurs caractères distinctifs. Or, la harpe était un des caractères distinctifs plus prestigieux de leur civilisation: un bon chef de tribu se distinguait pour la quantité des bardes qui séjournaient sous son toit, et un bon roi ou seigneur devait posséder une, voir plusieurs harpes dans sa maison. Dans le corpus de loi du roi gallois  Howel le Bon (X°siècle), on peut lire “Un baron doit avoir avant tout sa harpe, son manteau et son échiquier”, mais il existe aussi le dicton” chaque Breton doit avoir une femme vertueuse et une harpe bien accordée”.

La harpe, nous pouvons déjà conclure par ces brèves mentions, se situe dans un contexte aristocrate, est symbole de prestige, aussi en vertu du matériel qui en constitue les cordes. En l'Occident chrétien, la harpe est un instrument angélique par excellence, opposé aux diaboliques flûtes, vielles et tambours. Aujourd'hui, on cherche à dégager la harpe de son aura d'aristocratie et sacralité et, à part mon opinion personnellement contraire à cette démarche, cela impose des ajustements techniques: la cláirseach est un instrument qui présente un poids élevé ( à cause des tensions et bois utilisés pour en assurer la tenue) mais a aussi une caisse de résonance plutôt réduite, qui ne mise pas sur la force du son, mais sur la richesse des harmoniques. Mais surtout, transporter cet instrument équivaut à s'occuper d'une grand-mère affligée de rhumatismes: l'attention à la température, à l'hydrométrie des lieux, le temps d'adaptation, l'usage de multiples couvertures moelleuses ne seront pas anodins, pour éviter, dans le meilleur des cas, de passer la moitié du concert à accorder la harpe, et l'autre moitié à jouer faux ( comme dit une impitoyable blague sur les harpistes), mais cela vous rassurera si vous pensez que, dans le pire des cas, auxquels j'ai moi-même assisté, atterrée, ce serait des explosions incontrôlées de bois et de cordes.

Peut-être pourtant, la difficulté principale du jeu de la cláirseach, une fois trouvé l' habitat idéal, avoir su faire pousser des ongles à l'épreuve de tout accident, avoir su transporter l'instrument sain et sauf, est... de voir les cordes. Ce n'est pas un hasard si la plupart des harpeurs irlandais étaient aveugles: par rapport aux cordes, blanches, bien espacées et réhaussées de rouge et de bleu des harpes classiques et celtiques, la cláirseach présente une énigme: comment savoir ce que on est en train de jouer?

Dans mon expérience, ce que je peux conseiller est de choisir le bronze plutôt que l'acier, ce qui vous permettra de mettre une touche de rouge sur les do et une de bleu sur les fa,  pas où vous allez l'effacer en touchant avec vos doigts, mais plus haut. Autre astuce, fondamentale, est d'apporter toujours avec soi une lampe puissante à positionner à gauche de la harpe, ainsi que un tissu à teinte une claire pour couvrir les éventuelles fugues du carrelage qui pourraient vous faire perdre dans un entrelacs de lignes dépourvu de sens. Et enfin, le secret ultime, c'est de s’entraîner à jouer les yeux fermés, et se fier progressivement à la mémoire spatiale de ses mains. À condition de ne pas emprunter une harpe inconnue pour ses concerts!

Avec tout cela je ne veux sûrement pas vous effrayer ou vous détourner de votre juste désir de découvrir cet instrument si rare et si beau, mais vous préparer: si vous voulez, comme je le fis dans mon adolescence, parcourir l'Europe en Interrail en compagnie de votre harpe, jouer sous la neige, l'acqua alta à Venise et dans une salle bien chauffée à côté de la cheminée rugissante, veillez à préparer opportunément votre harpe, ou à en choisir une version plus souple.

Aujourd'hui, cependant, il existe des harpes cordées en métal amplifiables, et, je trouve, plus stables dans le maintien de l'accord. Je peux citer les deux harpes jumelles crées par le très regretté et génial luthier allemand Franck Sievert pour Myrdhin et pour Jochen Vogel: elles sont des reproductions de la harpe baroque irlandaise dite “Sirr”, mais elles sont équipées de leviers pour les demi-tons et même d'un pick-up pour l'amplification. Camac, le principal constructeur de harpes semi-industrielles en France, a même réalisé un prototype de la harpe Ulysse, en fibre de carbone, ultra légère, avec des cordes d'acier laitoné. D'ordinaire, autrement, les luthiers préfèrent créer des reproductions exactes et philologiques des harpes anciennes telles la Queen Mary écossaise ou la Brian Boru irlandaise, rigoureusement dépourvues de leviers et pourvues par contre de trente cordes très serrées dans un petit corps qui peut se tenir sur les genoux. Pour les gammes que on peut jouer sur ces harpes, traditionnellement ce sont celles de Do et de Sol, avec leur relatives mineurs. Pour pouvoir utiliser les deux gammes sans devoir ré accorder les fa, on avait l'habitude (c'est le précieux compte-rendu d'Edward Bunting qui nous en fait part) d'accorder le fa aigu sur un dièse et d'éliminer le fa de l'octave plus grave, de sorte à pouvoir jouer dans les deux gammes sans courir le risque de désagréables dissonances. Une autre particularité de l'accord originaire est la présence des notes sœurs: ce sont deux sol accordés à l'unisson sur chaque octave, il parait,, pour donner aux harpeurs aveugles un repère sur la succession des notes. Je trouve aussi que cette double note est avantageuse pour les ornementations à triplette.

J'espère avec ce article d'avoir pu jeter une lumière sur des aspects généraux de la cláirseach, ancêtre de la harpe celtique actuelle, et de vous avoir invités à en savoir plus.

Vous trouverez sur ma chaîne YouTube et sur ma page Bandcamp des enregistrements avec mes trois harpes à cordes de métal. Mais je vous invite aussi à découvrir des artistes encore plus illustres:

en Italie je peux citer Stefano Corsi, Mario Lipparini et, en l'occurrence, les célèbres Vincenzo Zitello etAdriano Sangineto. Parmi les femmes, à ma connaissance, il y a que Daniela Battisti et votre humble servitrice que je suis.

En Bretagne le travail de Violaine Mayor, d'un point de vue philologique, et de Myrdhin, du point de vue créatif, et plus récemment, à cheval entre philologie et créativité de Dimitri Boeckhorn, ont réveillé cette harpe de l'abandon.

Je cite aussi la regrettée Cathrien Delavier, harpiste du Nord de la France qui a réalisé une reconstruction excellente des musiques baroques pour la clarsach.

En

Irlande et Ecosse, il y a des écoles et une association internationale, la Clarsach Society, que je vous invite à découvrir, avec le travail notamment philologique, de Siobhan Armstrong,  Bill Taylor, de Simon Chadwick et de l'Américaine Ann Heyman.

En Allemagne, où cet instrument semble compter autant d'adeptes, je cite Rudiger Oppermann, Jochen Vogel, Stefan Battige et le “jeune”Jonny Robels.

Sources

https://www.clairseach.com/
https://www.henttelenn.bzh

Les articles de Myrdhin en « Anthologie de la harpe : La Harpe des Celtes »

le livre de Myrdhin «  La harpe des Celtes » 1981, ed.Breizh Hor Bro.

«L'arpa celtica » deHal Belson, ed. Terre di Mezzo

 « Tree of strings, a history of the harp in Scotland » Keith Sanger etAlison Kinnaird

Elisa nicotra

Quand on me demande qu'est ce que je fais dans la vie, je suis bien embarrassée de répondre. En résumant, je pourrais dire que j'ai consacré toute ma vie à chercher et offrir la beauté – cette petite ineptie si fondamentale au bien-être de tout être vivant- pour ma survie et celle de tous ceux qui en ont un besoin fondamental. Et je m'en tiens honorée.

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Je suis Elisa Nicotra, une harpiste, chanteuse-auteure et écrivaine au service de la Féerie et de tous ceux qui en ont nostalgie. Bienvenue dans ma cour de miracles, d'art, de mythes et de rites.

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